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Hervé Juvin, président d’Eurogroup Institute, dans « Le Nouvel Economiste » n° 1510 du 3 mars 2010 en page 12 :
Article intitulé : La mondialisation n’est plus l’occidentalisation du monde.
« La crise nous oblige à penser l’avenir comme un bloc intégrant le politique, le social et le spirituel. Son origine n’est pas économique, mais politique ; la décision américaine de distribuer des crédits immobiliers à tout-va pour compenser la stagnation salariale. Il est trop facile de faire endosser les événements à d’autres : la Chine, la mondialisation, les hedge-funds, les paradis fiscaux, etc. La responsabilité directe de la crise est entièrement américaine, et il faut mesurer l’insolence des conseils que les experts américains prodiguent actuellement au monde pour en sortir… Notamment quand ils prônent plus de libéralisme, plus de libre-échange, plus d’interdépendance. Si la Chine et l’Inde ne se sont pas effondrées, c’est parce que leurs économies ne se sont pas totalement immergées dans les marchés financiers internationaux, c’est parce que Goldman Sachs et Mac Kinsey n’y font pas la loi, contrairement à la Russie des années 1990, que les conseillers américains ont ruinée pour une génération. Il faut médite cette phrase de Paul Bairoch, le célèbre historien de l’économie : « Dans l’histoire, le libre-échange est l’exception et le protectionnisme est la règle. » La crise signe la fin d’une certaine naïveté, celle du libre-échangisme à tout crin. J’emploie ce mot de naïveté à dessein. L’Europe, continent de l’idéologie, a mis en œuvre naïvement celle du libre-échange. Alors que dans le même temps, les Etats-Unis qui vantent le libre-échangisme pratiquent eux un protectionnisme tous azimuts. Faites ce que je dis, pas ce que je fais. La crise a fait voler en éclats la plupart des repères qui formaient notre système de vérité. Le pensable et le croyable définissent l’espace de vérité d’une société à un moment de son histoire. Qu’est devenus la séparation tant vantée du privée et du public ? Evanouie tant il est vrai que lorsque tout est privatisé, tout redevient nationalisé, on l’a bien vu avec les banquiers qui tirent leurs revenus de leur capacité de nuire ! Ou est passée la règle de la fair-value présentée comme la quintessence de la valorisation ? Jetée aux orties. Quant aux vertus de l’autorégulation ou du rôle des régulateurs, qui peut en parler sans rire ? Nous sortons de la phase où la mondialisation a signifié uniformisation et banalisation du monde. Nous entrons dans l’ère de l’insurrection des différences. Le monde entier s’est approprié les outils de la mondialisation. Chacun va en faire un usage différencié. L’Occident est complètement aveugle à ce mouvement qui réagence complètement les rapports entre des techniques, des sociétés, le droit et l’histoire. La naïveté de l’Europe est de croire la paix acquise. Nos sociétés ont apporté à leur population grâce à la mondialisation une amélioration remarquable du confort matériel, au prix d’une désappropriation morale et spirituelle très forte. Les gens disposent d’une abondance matérielle bien supérieure à celle des années 1950, mais ils vivent dans une très forte insécurité psychologique en raison du délitement des liens et des organisations. Plus de moyens, moins de projet. Plus d’argent, moins d’amis. Ce n’est pas l’envie d’en découdre qui nous menace, c’est l’envie de rien. Ma crainte est de voir se développer une société anomique, composée uniquement de prédateurs solitaires, malades de solitude, recherchant les moyens de leur survie à court terme et générant un climat de violence délétère. Je crains que ne s’aggrave le processus de paupérisation. Nos classes moyennes risquent de se dissoudre dans la mondialisation subie comme dans la concurrence de tous contre tous ; dans combien de villes d’Asie, des quartiers sont plus propres, mieux construits, plus sûrs et mieux soignés que ceux de nos villes. Et nous voyons grandir une décivilisation dans nos écoles, dans nos quartiers, dans nos transports en commun qui nous rappelle que la civilisation est une conquête de chaque jour et que la barbarie est l’état de nature des sociétés qui ne savent plus se nommer, se compter et se défendre. »